Sur les racines de l'Europe



www.pn-vigilance.fr

Lorsqu’on aborde la question des racines de l’Europe, c’est-à-dire de l’héritage qui a forgé sa culture et sa civilisation, il faut avoir présentes à l’esprit deux entités :
1°/ l’Occident, de l’Atlantique à la péninsule Balkanique ;
2°/ l’immense Empire romain d’Orient, qui allait du sud du Danube jusqu’aux confins du royaume perse, englobant la Grèce, la Macédoine, Constantinople (évidemment), les cinq régions qui forment aujourd’hui l’ouest de la Turquie (Bithynie, Galatie, Cilicie, Cappadoce, Phénicie), le Liban, la Palestine et l’Egypte.

La question des racines de l’Europe se cristallise donc sur l’histoire culturelle et les relations entre ces deux entités : et c’est là l’objet de l’ouvrage de Sylvain Gouguenhem (1), que nous allons analyser et peut-être commenter et compléter quelque peu.

Il faut avoir également présente à l’esprit – et les études de Raymond Le Coz nous mettent en garde à ce sujet (2) – la confusion entre « Arabes », ou Arabité, et Islam (3), l’Islam étant une civilisation fondée sur la religion, l’Arabité étant une culture de langue écrite arabe, par des populations, soit chrétiennes arabisées, soit arabes chrétiennes, puis arabes musulmanes ou non, à partir des invasions qui dès avant le milieu du VIIe siècle occupèrent l’Arménie, la Mésopotamie, la Syrie, la Palestine et l’Egypte (4). Mais il faut remonter bien au-delà de cette date pour saisir cet héritage que l’Occident a reçu et remodelé pour en faire la culture et la civilisation européennes. Nous ne referons pas ici les études de Raymond Le Coz, ni celles de Sylvain Gouguenheim, études d’ailleurs convergentes mais vues seulement sur des terrains différents. Force est cependant d’exposer ici les faits historiques dans leur ordre chronologique.

L’héritage hellénique et l’Empire romain d’Orient
Sans doute est-il nécessaire de préciser dès l’abord que l’Empire romain d’Orient, où le christianisme se diffusa principalement à l’intérieur de l’aire de culture hellénistique (5), vécut toujours dans l’univers philosophique et scientifique légué par les Grecs antiques, un héritage qu’il n’a cessé de cultiver et de diffuser dans toutes les régions occidentales à forte implantation grecque : Sicile, Italie du Sud, Ravenne. C’est dans ces foyers d’intellectuels et de traducteurs qu’il faut chercher les premiers courants de transmission à l’Occident de cette culture, devenue peu à peu chrétienne.

Partant du monde byzantin, Raymond Le Coz nous rappelle le rôle fondamental des chrétiens des premiers siècles, véritables passeurs de la culture grecque. Qui étaient-ils ? Ils étaient divisés en plusieurs Eglises :
1°/ nestoriens, héritiers depuis le IVe siècle de l’Ecole de Nisibe puis d’Edesse (6), en Perse et Mésopotamie, de langue syriaque ;
2°/ jacobites, en Syrie, de langue syriaque ;
3°/ melkites, en Egypte, Syrie, Irak, de langue grecque ;
4°/ coptes, en Egypte, de langue issue du parler pharaonique.
Tous étaient des chrétiens, ou le devinrent au cours du VIe siècle, plus tard soumis à l’islam, dont beaucoup furent arabisés. Tous ont œuvré à la transmission du savoir antique pendant les siècles qui ont précédé Mahomet : médecins, scientifiques, philosophes et traducteurs, formés à l’Ecole d’Alexandrie, la « Catéchèse » ou « Didascalée », où l’on enseignait une philosophie toute imprégnée de culture grecque, où étaient formés depuis le VIe siècle des philosophes médecins, astronomes, astrologues, alchimistes, et dont les plus grands noms sont Oribase (IVe s.), médecin de l’empereur Julien « l’Apostat », auteur d’une vaste encyclopédie médicale perpétuant la mémoire de pratiques plus anciennes ; Ammonius (1re moitié du VIe s.), philosophe éminent, commentateur d’Aristote ; Jean Philopon, son disciple, chrétien néoplatonicien, qui utilisait Aristote pour expliquer le christianisme ; Paul d’Egine (625-690), le dernier grand représentant de l’Ecole d’Alexandrie. Avec l’arrivée de l’Islam et la conquête d’Alexandrie (642), l’Ecole de la ville fut fermée, avant d’émigrer à Constantinople, et sa bibliothèque fut incendiée quelques décennies plus tard, peut-être par le huitième calife umayyade Umar II. Nestoriens et jacobites prennent le relais, toujours fondé sur Galien (que les Pères grecs estimaient très proche du christianisme) et sur Hippocrate : l’ensemble formant ce qui fut appelé la Summa Alexandrinorum, comme nous l’enseignera au IXe siècle le savant chrétien Hunyn ibn Ishâq. Et c’est ce corpus qui sera transmis par ces intermédiaires nécessaires aux Arabes nouveaux venus, et utilisé par eux. Ainsi, les premiers califes umayyades installés à Damas feront appel à des médecins locaux grecs, tous issus de l’Ecole d’Alexandrie ; et il ne faut pas oublier qu’ils continueront de former, longtemps encore, la majorité des populations des pays conquis. A Antioche, siège de l’Eglise jacobite, on traduit Aristote, Hippocrate, la Summa Alexandrinorum et les Pères, en langue syriaque, dès le VIe siècle. Puis d’autres traductions suivront en langue arabe.

VIIIe siècle, l’âge d’or des nestoriens, médecins des califes à Bagdad
A partir du milieu du VIIIe siècle et de la fondation par Al Mansur (754-775), à Bagdad et non plus à Damas, d’un immense empire, commence l’âge d’or des nestoriens qui deviennent, et jusqu’au XIIIe siècle, les médecins des califes, à Bagdad où ils fondent un hôpital. Ils transmettent aux musulmans le savoir grec antique qu’ils avaient déjà traduit en syriaque depuis au moins le Ve siècle et qu’ils traduisent désormais en arabe, soit directement à partir du grec, soit par l’intermédiaire du syriaque. Tous ces médecins furent toujours de fins lettrés, grammairiens et polygraphes, auteurs d’ouvrages originaux dont certains resteront au programme des universités jusqu’à la fin du Moyen Age. La plus grande figure d’entre eux fut Hunayn ibn Ishaq, déjà cité plus haut (808-873), arabe chrétien, trilingue, philologue, philosophe, historien et médecin, auteur de L’Introduction à la médecine, grand transmetteur de la science grecque, inventeur du lexique médical arabe, qui fut aussi médecin des califes (7). Quant aux jacobites, les plus grands d’entre eux furent Sévère Sebokt (+667), Jacques d’Edesse (+708), auteur d’un Hexaemeron, traité de géographie, de botanique et de zoologie, Stephanos d’Athènes (v.555-v.638), médecin, philosophe et astronome, qui transmit ces textes à Byzance et fut le médecin du roi de Perse, sans oublier l’Iranen Abu Sahal al Masihi (8), chrétien, médecin, logicien, astronome, qui fut le maître d’Avicenne (Ibn Sînâ). Les melkites, qui brillaient déjà dans l’Ecole d’Alexandrie, eurent aussi de grands noms, tels Alexandre de Tralles (525-605), né à Ephèse, le plus grand médecin byzantin du VIe siècle (9), qui vécut entre Byzance et Rome, y exerçant la médecine, son frère, Anthomios, architecte, qui construisit avec Isidore de Milet l’église Sainte-Sophie, Aetius d’Amida (502-575), gynécologue, obstétricien et chirurgien, et Paul d’Egine (625-690), déjà cité, dont l’œuvre fut considérable (10). Tous ces savants traduisaient directement du grec en arabe et furent, dès l’arrivée de la dynastie umayyade (650-750), médecins des califes.

Ce sont donc eux, nestoriens, jacobites et melkites, qui furent les intermédiaires entre le monde savant grec et les conquérants arabes, non seulement pour la médecine (Hippocrate, Galien, Dioscoride, Oribase), mais aussi pour Aristote (surtout la « Métaphysique »), Ptolémée, Platon, Euclide, sans oublier Jean Damascène (650-730) qui eut une grande influence sur la théologie byzantine et occidentale. Quant aux Mozarabes, chrétiens sous domination musulmane dans l’Al Andalus, à partir de 711, le latin étant resté leur langue liturgique et culturelle, leur connaissance des deux langues leur permit, dès le VIIIe siècle, de traduire du latin en arabe. A ce sujet, nous sommes informés par Ibn Juljul, né à Damas au Xe siècle, auteur du Livre des Générations des Médecins et des Sages depuis l’Antiquité (11) : il nous apprend, en effet, que tous les médecins de cette période et jusqu’au milieu du IXe siècle étaient chrétiens, et il ajoute que « le premier siècle (de l’occupation arabe en Espagne) fut stérile, les envahisseurs étant analphabètes ». Plus tard, il y aura des échanges entre eux et Byzance qui leur enverra, à Cordoue, des livres et des moines savants et traducteurs (12).

Et l’Occident ?
Que s’est-il passé en Occident pendant tous ces siècles ? Comme le précise Sylvain Gouguenheim, toutes les élites intellectuelles parlent grec. Langue et culture helléniques jouissent d’un grand prestige, et Byzance diffuse en Europe. Il existait donc à Rome des cercles de lettrés néoplatoniciens, au sein desquels on enseignait dès le milieu du IIIe siècle Plotin (205-270), philosophe grec contemporain, né en Egypte, néoplatonicien, disciple d’Ammonius Saccas, et dont la mystique était très proche du christianisme ; on enseignait aussi Porphyre (234-305), Syrien de langue grecque, néoplatonicien, biographe de Plotin dont il publia les œuvres. Au IVe siècle Chalcidius, néoplatonicien aussi, de langue grecque, répand les études de Porphyre, commente et traduit en latin une partie du Timée. A la fin du IVe siècle Macrobe, grammairien et philologue néoplatonicien de langue latine, étudie à travers Plutarque, Virgile, Aulu-Gelle, les ressemblances et différences entre le grec et le latin. En Sicile, on étudie et traduit Diodore et Galien : la plus ancienne figure connue en est Théocrite, poète grec bucolique, né à Syracuse au IIIe siècle avant J.C., qui vécut en Sicile et à Alexandrie ; ses Idylles inspireront les poètes jusqu’à Virgile.

La circulation des hommes, des idées et des manuscrits entre Byzance et l’Occident, malgré les importants travaux de Jean Irigoin, est encore un fait insuffisamment connu, et c’est cependant la clef de la question posée ici. Il est toutefois évident que tous ces auteurs des premiers siècles ont fait pénétrer l’essentiel de la pensée antique, par les Evangiles et les premiers textes, dans le cadre biblique, comme le démontrent, entre autres, les travaux de Rémi Brague (13) et les documents découverts et publiés par Jean Irigoin (14).

La grande vague de traductions que connut Byzance au début du Ve siècle, du grec en syriaque, trouve un écho chez des auteurs tels que Martianus Capella, Carthaginois qui, sur la base des sciences grecques, définit les sept Arts libéraux dans un manuel, Les Noces de Mercure et de Philologie, fondateur de l’enseignement médiéval.

Le tournant du Ve au VIe siècle connut en Occident deux très grands écrivains :
1°/ Boèce (480-525), qui étudia à Athènes, fut ministre de Théodoric (il sera emprisonné puis exécuté), traducteur et commentateur infatigable des textes philosophiques et scientifiques de la Grèce antique qu’il souhaitait transmettre à l’Occident (15) ; 2°/ Cassiodore (v.480-575), consul puis préfet de Théodoric (16), qui fut le promoteur des relations avec la Germanie, qui, depuis sa retraite de Vivarium (Calabre), établit les règles entre science sacrée et science profane et organisa l’étude et la copie d’auteurs latins et grecs dans les monastères, à l’image de l’Ecole philosophique, mathématique et médicale de Nisibe, donnant au monachisme occidental « un espace où purent survivre les trésors de l’antique culture et se forma, sur leurs bases, une culture nouvelle » (17).

On ne peut quitter le VIe siècle sans évoquer la figure du pape Grégoire le Grand (540-604), dont nous connaissons les œuvres mais qui, avant d’accéder au siège de saint Pierre, en raison de sa parfaite maîtrise du grec, fut envoyé par son prédécesseur à Byzance, auprès de l’empereur, exerçant les fonctions de nonce et apocrisiaire. Sylvain Gouguenheim nous rappelle aussi un fait non négligeable pour notre propos : du milieu du VIIe au milieu du VIIIe siècle, tous les papes (sauf un) furent soit grecs soit syriaques. Le dernier d’entre eux, Zacharie (741-752), grec d’origine, né en Calabre, traduisit en grec les Dialogues de Grégoire le Grand, et rappelons que c’est lui qui, en 751, posa la couronne royale sur la tête de Pépin le Bref. Au VIe siècle appartient aussi Isidore de Séville (Carthagène, v.570-Séville 636), grammairien, grand sauveteur pour l’Occident des connaissances antiques dont il ébaucha une classification.

On peut donc convenir avec Sylvain Gouguenheim que l’Europe garda toujours, malgré les troubles liés aux invasions, un contact très fort avec le monde antique. Car il ne faut pas oublier le fondement occidental que constituaient les Pères latins : Jérôme, né en Dalmatie (donc en territoire byzantin : 347-420), qui étudia à Rome, séjourna en Orient, à Trèves puis à Rome ; réviseur et traducteur de la Bible, il commenta et poursuivit la chronique d’Eusèbe de Césarée ; Ambroise (340-397), peut-être né à Trèves, qui intervint dans la politique byzantine et dont les compositions liturgiques sont fortement inspirées de la musique grecque ; Augustin (Thagaste 354- Hippone 430), philosophe de la connaissance, fortement marqué par la rhétorique antique.

Que l’Europe latine fut « une terre de présence grecque », fécondant et diffusant la civilisation chrétienne, est une évidence attestée et « incarnée » par ces noyaux de peuplement grec, Sicile, Italie du Sud, Rome, Ravenne, d’où cette culture se répandit largement, plus encore à partir des VIIe-VIIIe siècles où Grecs et Levantins, fuyant les persécutions perses et arabes, y affluent : tel le moine Gislenus (675-679) qui fonda l’abbaye de Saint-Amand en Hainaut, Théodore de Tarse (602-690), moine à Rome, qui devint archevêque de Canterbury (668), évangélisa l’Angleterre avec Benoit Biscop, et, au témoignage de Bède, y transmit la connaissance du grec, Aldhelm de Malmesbury, évêque de Sherborne, de grande culture classique et helléniste, le premier grand écrivain d’Angleterre, qui mettait lui-même en musique ses poèmes, mêlant rhétorique anglo-saxonne et perfection latine, qui fut le maître de Boniface, « l’apôtre de la Germanie », missionnaire en Frise et organisateur de l’Eglise en terre germanique. D’autres réfugiés viendront encore, chassés par la querelle iconoclaste, grossir les rangs de l’élite occidentale.

Le début des ambassades européennes et les premières controverses théologiques
Les cours européennes entrent elles aussi en contact étroit avec Byzance. En Gaule, Pépin le Bref nouait déjà des relations avec le calife abbasside de Bagdad pour combattre le calife umayyade renversé à Damas mais qui venait de fonder l’émirat de Cordoue, et une ambassade de Bagdad passa tout l’hiver 768 à Metz ; et aussitôt après la deuxième expédition d’Italie (756) il envoya des ambassades auprès de l’empereur byzantin, concernant Ravenne, les terres de Saint-Pierre mais aussi les premières controverses théologiques. Les Grecs assistent à l’assemblée de Compiègne de 757. En 762, les ambassades du pape et du roi se retrouvent à Constantinople. En 765, l’ambassadeur byzantin, Sinesius, est en Gaule. Deux ans plus tard, à Pâques 767, une délégation de théologiens byzantins s’installe dans le palais de Gentilly pour assister, avec des clercs francs, au synode sur les questions théologiques, réunion qui aboutit à la condamnation de l’iconoclasme. Dès 758, le nouveau roi Pépin avait reçu du pape Paul Ier des manuscrits grecs de liturgie, grammaire, géométrie, la Rhétorique d’Aristote, manuscrits probablement apportés à Byzance par des réfugiés orientaux mais aussi provenant de la très riche bibliothèque du Latran. Charlemagne, qui comprenait le grec, chargea Paul Diacre d’enseigner cette langue aux clercs devant se rendre à Byzance ; et suivant Thégan, biographe de Louis le Pieux, à la veille de sa mort, il corrigeait le texte des Evangiles avec l’aide de clercs syriens présents à la cour. Louis le Pieux, c’est un fait bien connu, reçut deux ambassades byzantines, en 824 et 827, et se vit offrir par l’empereur Michel le Bègue (outre un orgue hydraulique pour la chapelle royale) le fameux manuscrit du corpus dionysien, qui fut traduit une première fois, médiocrement, par Hilduin, abbé de Saint-Denis, puis re-traduit sur l’ordre de Charles le Chauve, par Jean Scot Erigène, brillant helléniste irlandais, chef de l’Ecole palatine, qui révéla à l’Occident plusieurs œuvres de l’Antiquité profane et l’essentiel de la Patristique grecque, « le nectar sacré des Grecs » (18).

Mais dès la fin du règne de Charlemagne on trouve déjà des manuscrits grecs dans toutes les grandes églises de Gaule. On observe le même phénomène à la cour de Germanie, dès Othon Ier, avec Liutprand de Crémone, ambassadeur à Byzance, sous Othon II et son épouse Théophano, princesse byzantine très cultivée, qui vint en Germanie accompagnée de clercs et d’artistes grecs et fut régente au nom de son fils Othon III, lequel reçut une très brillante instruction, entouré de grands prélats, l’archevêque de Mayence, l’évêque d’Hildesheim et surtout Jean Philagathos de Rossano, abbé de Nonentola, qui lui apprit le grec. Othon III, voulant se hisser au niveau de Byzance, sous l’impulsion de Gerbert d’Aurillac qu’il avait fait venir à la cour, y maintint une solide connaissance du grec, s’entoura, avec son frère Brunon, archevêque de Cologne, d’une élite d’hellénistes brillants : Rathier de Vérone, de Liège (890-974), Sedulius Scottus, chef d’une colonie irlandaise de Liège, la savante abbesse Hroswitha de Gandersheim, poétesse (935-975), le grammairien Gunzo de Novare (v.965), tous hellénistes, qui dirigèrent les plus grandes abbayes de Germanie, dont celle de Gorze, peuplée de Grecs de Calabre fuyant les musulmans, Siméon de Trèves, moine grec qui vécut à Constantinople et Jérusalem, Siméon l’Achéen, ou Siméon de Reichenau, ancien militaire au service de Byzance, qui combattit les musulmans au côté de Guillaume le Libérateur, en 972, à La Garde-Freinet (l’actuel Saint-Tropez), contribuant ainsi à libérer la Provence.

L’Ecole de Salerne et le rayonnement des abbayes
Avec la domination normande commence pour l’Italie du Sud une période très brillante : à l’Ecole de Salerne (territoire jamais occupé par les Arabes) on maîtrise le grec, et de là beaucoup de textes médicaux circulent en France (19). Les traductions de Garipontus et Petrocellus sont antérieures aux premières traductions en arabe de la médecine galénique. Constantin l’Africain (1029-1087), chrétien de Carthage, moine du Mont-Cassin, qui vécut longtemps en Orient, traduit en latin l’œuvre magistrale d’Hunayn ibn Ishaq, Arabe chrétien cité plus haut, qui va être diffusée dans toute l’Europe. La chancellerie des rois normands expédie ses actes en quatre langues : grec, arabe, latin, normand. Toute la région connut de grands prélats, dont Alfan, archevêque de Salerne (en 1058), traducteur de textes grecs et poète latin. A Rome, on spolie les monuments antiques, on fait venir de Byzance des portes de bronze et des artistes pour les fabriquer, de même que des mosaïstes. Tout est fait, dans les lettres et les arts, pour restaurer la splendeur antique, pour faire fusionner les cérémonies du palais épiscopal avec celles de la cour de Byzance (20).

Avec le XIIe siècle on assiste encore à un regain d’intérêt pour les textes antiques, chez les maîtres des écoles cathédrales du nord de l’Europe et dans les œuvres des moines des grandes abbayes occidentales. Le rôle des abbayes a été, de tout temps, essentiel dans l’élaboration de la culture chrétienne : peut-être aurait-il été utile d’y insister davantage, de même que sur le rôle fondamental des Pères grecs et latins. Pour ce XIIe siècle, Sylvain Gouguenheim accorde une place centrale à l’abbaye du Mont-Saint-Michel et aux importants travaux de traduction opérés, dans la première moitié du siècle, par Jacques de Venise. Et c’est précisément sur ce point que s’est élevée une polémique parmi les historiens (21).

On ne sait que peu de chose sur Jacques de Venise, sinon qu’il vécut dans la première moitié du XIIe siècle, qu’il séjourna à Byzance, qu’il se forma en droit canon en Italie. Quant à sa connaissance de la langue grecque, elle est pour le moins perceptible dans son latin fortement hellénisé. Il est le premier depuis Boèce à avoir traduit tout l’Organon d’Aristote, constituant ce que l’on appelle désormais la logica nova, et à l’avoir sans doute commenté ; son œuvre fut amplement diffusée en Europe. Que Jacques de Venise ait ou non séjourné au Mont-Saint-Michel est une question secondaire (22) : la présence de ses manuscrits à la bibliothèque municipale d’Avranches n’est sans doute pas due au hasard. D’autres traductions d’Aristote et autres auteurs grecs, attestées avant même celles de Jacques de Venise, témoignent de leur connaissance et de leur présence dans tous les centres intellectuels de l’Europe du Nord, de l’activité de noyaux de savants et commanditaires dans ces régions septentrionales, et en Angleterre, bien avant les traductions faites en Espagne par les Arabes. L’Europe s’était depuis longtemps tournée vers le nord.

Les musulmans transmettent les disciplines scientifiques
Les musulmans abbassides promurent ensuite, en leur temps et à leur tour, la tradition grecque dans certaines disciplines, essentiellement scientifiques, celles qui ne mettaient pas en question le Coran. Nulle part l’auteur ne nie que l’Islam ait conservé et fait progresser ces disciplines. Pour ce qui est de la réception des textes grecs par les Arabes musulmans, l’auteur rejoint Raymond Le Coz pour reconnaître le peu de goût qu’ils avaient pour la civilisation gréco-latine. Ils ignoraient la langue grecque, ne pratiquant que leur propre langue, l’arabe, celle de Dieu-même. La Politique d’Aristote ne fut jamais traduite par eux. La Grèce était un monde radicalement étranger à l’Islam. Au total ce furent deux mondes face à face, dans une relation plus souvent violente que pacifique ; c’est pourquoi on ne peut que souscrire à la conclusion de Sylvain Gouguenheim, qu’il n’y a pas véritablement de civilisation méditerranéenne : « ce que l’Europe a de méditerranéen, c’est la Grèce, Rome et le christianisme.

L’ouvrage de Sylvain Gouguenheim est un travail de grande synthèse, une œuvre d’érudition, apportant une surabondance de preuves, lesquelles sont nécessaires, suffisantes et irréfutables. On pourrait y ajouter celles que fournit une très longue fréquentation des manuscrits médiévaux, et, plus encore, le fichier du contenu des bibliothèques médiévales d’Occident, élaboré par André Vernet tout au long de sa carrière, et déposé aujourd’hui à l’Institut de Recherche et d’Histoire des Textes. Preuves en main, on peut y constater qu’en effet la culture européenne ne doit pas grand’chose à l’Islam.

Françoise Gasparri
Contribution au Colloque sur les racines gréco-latines et chrétiennes de l’Europe
Maison de l’Europe
Fin 2008
Françoise Houël Gasparri est chartiste, médieviste et auteur de nombreux ouvrages, dont notamment :
Crimes et Chatiments en Provence au temps du Roi René , Procédure criminelle au XVe siècle, Paris, éditions Le Léopard d’or, 1989 ; Un crime en Provence au XVe siècle, Paris, Albin Michel, 1991


Notes:
1 – S.Gouguenheim, Aristote au Mont-Saint-Michel : les racines grecques de l’Europe chrétienne, Paris Le Seuil, 2008.
2 – R. Le Coz, Histoire de l’Eglise d’Orient, Paris, Le Cerf, 1995.- Les médecins nestoriens au Moyen Age : les maîtres des Arabes, Paris, L’Harmattan, 2004.- Les chrétiens dans la médecine arabe, Paris, L’Harmattan, 2006.
3 – En l’occurrence, le mot « arabe » est à prendre dans un sens linguistique et non ethnique : textes écrits en arabe, le plus souvent par des non-arabes.
4 – Par la suite, les musulmans travailleront aux côtés des chrétiens et des juifs.
5 – Qui ne cessa de se développer dans des domaines aussi essentiels que les codes de droit romain, l’institution ecclésiale,
l’organisation de la liturgie, la notion d’empire chrétien, le monachisme, la densité doctrinale imprégnée des techniques de la rhétorique classique chez les grands docteurs que furent les Pères de l’Eglise, dès le Ve siècle, dans une continuité parfaite de l’Antiquité.
6 – Nisibin (Turquie), sorte d’université chrétienne, fondée par saint Ephrem (306-373), chargée de former les cadres de la hiérarchie ecclésiastique. Nous connaissons le contenu de son enseignement par les traductions en syriaque du prêtre jacobite Sergius de Rêsh ‘Aïnâ. L’Ecole de Nisibe tomba en décadence à l’approche de l’arrivée des musulmans et fut remplacée par l’Ecole nestorienne de Jundîshâbûr en Haute Mésopotamie, dotée d’un hôpital.
7 – Appelé « le prince des traducteurs », en syriaque et en arabe. Il étudia tout d’abord la médecine à Bagdad, puis apprend le grec en territoire byzantin, ainsi que les textes anciens : sa parfaite connaissance des trois langues en fit un excellent traducteur en même temps qu’un grand savant.
8 – Al Masîhî signifie « chrétien » : il fut l’auteur d’un traité complet de médecine, le Livre des Cent Questions en Médecine, qui influença fortement le savoir médical d’Avicenne.
9 – Auteur des Douze livres de Médecine, où l’on trouve une description de la peste bubonique et autres maladies graves, insistant sur le diagnostic, l’hygiène de vie : traité traduit en latin puis imprimé en 1538 ; Alexandre de Tralles participa aux campagnes militaires de Justinien en Méditerranée et vécut auprès de lui.
10 – Il domina la médecine et la chirurgie byzantines du VIIe siècle ; il ne nous reste, de toute son œuvre, qu’un traité, l’Epitomê, ou Abrégé de Médecine : il fit le lien entre la médecine byzantine et la médecine arabe.
11 – S’inspirant, pour la période préislamique, de Paul Orose, de saint Jérôme et d’Isidore de Séville.
12 – Cf. E.Dufourcq, La vie quotidienne dans l’Europe médiévale sous domination arabe, Paris, 1978.
13 – R. Brague, Au moyen du Moyen Age. Philosophies médiévales en Chrétienté, Chatou, ed. de la Transparence, 2006.- Du Dieu des Chrétiens et d’un ou deux autres, Paris, Flammarion, 2008.
14 – J. Irigoin, « Survie et renouveau de la littérature antique à Constantinople au IXe siècle », dans Cahiers de Civilisation médiévale 5, 1962, p. 287-302.- « La culture grecque dans l’Occident latin du VIIIe au XIe siècle » (« La Cultura antica nell’Occidente latino dal VIII al XI° secolo »), Spoleto, Settimane di studio del centro italiano di studi sull’alto medioevo, 22, 1974, p. 425-456.- « L’Italie méridionale et la transmission des textes classiques » (dans A. Jacob, J. Martin, G. Noyé, Histoire et Culture dans l’Italie byzantine, Rome, Ec.fr. de Rome, 2006, p. 5.
15 – C’est en prison qu’il écrivit la Consolation de Philosophie, œuvre stoïcienne identifiant la Fortune à l’universelle providence (Dieu ou Vrai Bien).
16 – Son œuvre principale fut l’Historia Ecclesiastica Tripertita.
17 – Allocution du pape Benoît XVI à Paris, Collège des Bernardins, octobre 2008.
18 – De son côté, Anastase le Bibliothécaire traduisit pour Charles le Chauve la passion de saint Démétrios de Thessalonique et celle de saint Denys.
19 – Comme le démontrent les travaux d’André Vernet.
20 – Cf. F. Gasparri, « Le renouveau de Rome », dans L’Architecture gothique au service de la liturgie (Actes du colloque organisé par les Rencontres médiévales européennes 3), Turnhout, Brepols, p. 43-66.
21 – Polémique largement relayée, par exemple, par l’historien philosophe allemand Kurt Flasch, signataire d’une pétition condamnant l’ouvrage, mais reconnaissant aussitôt que « depuis les années 50 la recherche a établi de façon irréfutable la continuité des traditions platonicienne et aristotélicienne. Augustin était un fin connaisseur du néoplatonisme qu’il ne distinguait pas du platonisme. Donc, le socle grec de la culture européenne et occidentale est incontestable ». Alors, où est le problème, et pourquoi cette polémique ?
22 – Une note, certes plus tardive, de Robert de Torigny, abbé du Mont-Saint-Michel de 1154 à 1186, semble en attester.

Correspondance Polémia – 17/07/2010
Les intertitres sont de la rédaction

Voir : Aristote au mont Saint-Michel : Les racines grecques de l'Europe chrétienne de Sylvain Gouguenheim, par Françoise Houêl Gasparri
http://www.polemia.com/article.php?id=2975

Image : Raphael : L'école d'Athènes